Avons-nous de meilleures raisons de nous croire simulés ?
Perception, conscience, faisabilité, argument de Bostrom, physique, métaphysique ; ce que valent, une fois vérifiées à la source, les raisons de penser que notre monde est produit par un autre système.
Verdict
Non. En l’état, nous n’avons pas de meilleures raisons de penser que notre monde et nos expériences sont produits par un autre système que de penser le contraire. La simulation n’est pas une explication étayée de notre situation : aucune observation ne la favorise, et le seul argument qui lui donne du poids, celui de Nick Bostrom, conclut à une alternative dont l’issue dépend de grandeurs que personne ne connaît. Bostrom l’écrit lui-même : son argument « ne cherche pas à établir que nous vivons probablement dans une simulation ».
Ce « non » ne démontre pas le contraire. Nos quatre tests, comme ceux de la littérature, excluent des architectures précises, par exemple une grille cubique naïve de maille égale ou supérieure à 1,7 × 10−26 m, ou un hasard quantique tiré d’un générateur pseudo-aléatoire simple ; aucun ne peut exclure une simulation conçue pour ne laisser aucune trace, et les « preuves » d’impossibilité publiées reposent sur des prémisses qui ne sont pas établies. Deux choses changeraient la réponse : une anomalie physique reproductible dont aucune autre explication ne rende compte, ou le jour où nous saurions nous-mêmes créer des êtres simulés conscients.
Explication
Dire que nous vivons « dans une simulation » peut vouloir dire trois choses. Soit nos esprits sont ailleurs et reçoivent les images d’un monde artificiel, comme dans le film Matrix. Soit nous sommes nous-mêmes des personnages calculés par un ordinateur, en même temps que le monde qui nous entoure. Soit, enfin, les lois de la nature fonctionnent comme un programme, sans que personne ne l’ait écrit. Seules les deux premières répondent vraiment à la question posée, car seules elles supposent un autre système qui nous produit. Et même dans ces cas, notre monde ne deviendrait pas irréel : les tables, les personnes et leurs souffrances resteraient ce qu’elles sont. Ce qui changerait, c’est ce qui les fait exister.
Le premier argument est le plus intuitif : nos rêves paraissent réels, donc une vie entière pourrait être une illusion bien faite. C’est vrai, et cela suffit à montrer qu’on ne peut pas écarter l’idée d’un revers de main. Mais cela ne donne aucune raison de la croire. Si un monde simulé et un monde qui ne l’est pas nous paraissent exactement pareils, ce que nous percevons ne favorise ni l’un ni l’autre.
Deuxième point : pour que nous soyons des personnages calculés, il faudrait qu’un calcul puisse ressentir quelque chose. Des philosophes le pensent, avec de bons arguments ; d’autres le contestent, avec de bons arguments aussi. La question n’est pas tranchée, et aucune expérience ne sait aujourd’hui la trancher.
Troisième point : pourrait-on seulement fabriquer un tel monde ? Calculer tout l’Univers dans ses moindres détails est hors de portée de toute machine soumise à nos lois physiques : il y faudrait bien plus d’énergie que l’Univers n’en contient. Les partisans de l’idée répondent qu’il suffirait de calculer ce que les habitants voient, au moment où ils le regardent. C’est concevable, mais une telle simulation est faite pour ne laisser aucune trace. Elle échappe alors aux mesures, et les mesures ne peuvent plus rien dire en sa faveur.
Le raisonnement qui a rendu l’idée célèbre, celui du philosophe Nick Bostrom en 2003, est plus subtil. Si des civilisations avancées fabriquaient beaucoup de mondes simulés peuplés d’êtres conscients, les êtres simulés seraient bien plus nombreux que les autres, et nous serions probablement parmi eux. Mais le raisonnement contient un « si ». Il ne dit pas si de telles civilisations existent, ni si elles le voudraient. Bostrom conclut seulement que l’une de trois possibilités est vraie : presque aucune civilisation n’atteint ce stade, ou presque aucune ne simule ses ancêtres, ou nous sommes presque sûrement simulés. Il ne dit pas laquelle. Nos calculs montrent que la réponse chiffrée dépend entièrement de ce qu’on suppose sur ces inconnues : selon des choix qui paraissent tous raisonnables, on obtient presque une certitude (0,999), environ une chance sur 7 (0,14) ou environ 3 chances sur cent (0,029). Avec les hypothèses que nous jugeons les plus neutres, celles de notre page d’accueil, on trouve environ une chance sur 14 (0,069) : un nombre qui traduit ces hypothèses, pas une mesure. Un astronome qui avait trouvé « un peu moins d’une chance sur deux » avait en réalité retrouvé le pari à égalité qu’il avait posé au départ.
Quatrième point : la physique a-t-elle trouvé un indice ? Non. Les étrangetés de la physique quantique, souvent citées, s’expliquent sans ordinateur caché : elles ne dépendent pas de la présence d’un observateur conscient et ne réécrivent pas le passé. Le fait que les lois de la nature semblent réglées pour permettre la vie ne distingue pas un monde simulé d’un monde qui ne l’est pas. Les tests qui cherchent la trace d’un quadrillage de l’espace, dont trois des nôtres, n’ont rien trouvé : ils excluent un quadrillage grossier, pas une simulation en général. Notre quatrième test a cherché, dans les résultats de vraies mesures quantiques, les empreintes que laisserait un hasard fabriqué par une recette de calcul simple : il n’en a trouvé aucune, mais une recette soignée n’en laisserait pas.
Au bout du compte, aucune observation ne penche pour la simulation, et l’argument qui la soutient dépend de paris invérifiables. Nous n’avons donc pas de meilleures raisons de nous croire simulés que de penser le contraire. Cela ne prouve pas que nous ne le sommes pas : une simulation parfaite serait, par définition, indiscernable. La réponse changerait si l’on découvrait une anomalie physique qu’aucune autre explication ne rende, ou si nous savions un jour créer nous-mêmes des êtres simulés conscients.
Analyse détaillée
1. De quelle simulation parle-t-on ?
Chalmers (The Matrix as Metaphysics, 2005) ramène l’hypothèse de Matrix à la conjonction de trois thèses distinctes, complétée par l’idée que le calcul a été conçu comme la simulation d’un monde. L’hypothèse computationnelle : « les processus microphysiques, partout dans l’espace-temps, sont constitués par des processus computationnels sous-jacents ». L’hypothèse de création : « l’espace-temps physique et son contenu ont été créés par des êtres extérieurs à l’espace-temps physique ». L’hypothèse corps-esprit : « mon esprit est constitué par des processus extérieurs à l’espace-temps physique et reçoit ses entrées perceptives de processus situés dans l’espace-temps physique ». Ces trois briques séparent les trois sens du mot.
- (a) Un environnement artificiel perçu par une conscience extérieure : création, calcul et esprit extérieur. C’est Matrix, ou le cerveau dans une cuve. La conscience n’y est pas simulée ; elle est ailleurs. Chalmers juge l’hypothèse corps-esprit cohérente, « même si la science contemporaine tend à suggérer qu’elle est fausse ».
- (b) Un monde calculé qui contient ses propres êtres conscients : création et calcul, les esprits étant eux-mêmes calculés. C’est le cas de Bostrom (2003), qui pose la prémisse d’indépendance du substrat : « pourvu qu’un système implémente le bon type de structures et de processus computationnels, il peut être associé à des expériences conscientes ». Il la prend « comme donnée », en reconnaissant qu’elle « n’est pas entièrement incontestée ».
- (c) Un univers dont les lois sont computationnelles, sans concepteur : le calcul seul. Chalmers cite Fredkin et Wolfram ; Lloyd (2002) en donne une version chiffrée (« si l’on choisit de regarder l’Univers comme effectuant un calcul », ce calcul compte environ 10120 opérations élémentaires sur 1090 bits) ; ’t Hooft (2016) défend l’idée qu’un système classique, de type automate cellulaire, pourrait se cacher sous la mécanique quantique.
La question posée, « notre monde et nos expériences sont-ils produits par un autre système ? », porte sur (a) et (b). Dans (c), rien d’extérieur ne produit le monde : le calcul est la physique elle-même, et (c) peut être vraie sans que la réponse soit oui. Une grille détectée ne départagerait d’ailleurs pas (b) de (c) : une physique fondamentalement discrète produirait le même signal (test n° 1, section 7).
Deuxième précision : même vraie, (a) ou (b) ne rendrait pas le monde irréel. Selon Chalmers, l’hypothèse de Matrix « n’est pas une hypothèse sceptique » : « même si je suis dans une matrice, mon monde est parfaitement réel » ; si l’hypothèse computationnelle est vraie, « il y a toujours des électrons et des protons », faits de quelque chose de plus fondamental, comme les molécules sont faites d’atomes. Reality+ (2022) généralise : « la réalité virtuelle est une réalité authentique ». Bostrom va dans le même sens : « on ne gagne aucune clarté à affirmer que le monde n’est pas “vraiment réel” si nous sommes dans une simulation » ; il ne serait qu’une partie de la réalité. La question ne porte donc pas sur l’existence des choses mais sur leur constitution et leur origine causale. Elle peut recevoir deux sortes de raisons : des arguments a priori, qui portent sur le nombre d’observateurs simulés (section 5), et des traces observables (section 6). Les deux supposent d’abord qu’on sache ce que vaut la perception (section 2), qu’un calcul puisse être conscient (section 3) et qu’un tel monde puisse être construit (section 4).
2. L’argument par la perception
Il enchaîne trois propositions qu’il faut séparer.
(P1) Une expérience peut paraître réelle sans être véridique. C’est établi : le rêve et l’illusion en sont des exemples quotidiens. Bostrom le rappelle : nos cerveaux, sans aide technique, nous empêchent « d’ordinaire » de remarquer que nous rêvons, alors que le rêve typique « fourmille des anomalies les plus fantastiques ».
(P2) Une expérience équivalente à la nôtre pourrait être produite artificiellement. « Équivalente » veut dire : aussi riche, cohérente sur toute une vie, partagée par des milliards de personnes qui se la confirment les unes aux autres, et compatible avec toutes les mesures accumulées par les sciences. (P1) n’en fournit qu’un cas très partiel, puisque le rêve est bref, privé et incohérent. (P2) est une conjecture, qui dépend de la faisabilité (section 4) et, pour la version (b), de la conscience des êtres calculés (section 3).
(P3) La nôtre l’est. (P3) ne suit pas de (P2) : qu’une chose soit possible ne dit pas qu’elle est le cas.
En probabilités, notons \(S\) l’hypothèse d’une simulation et \(\neg S\) sa négation. Si une version simulée reproduit exactement notre expérience \(E\), alors \(P(E\mid S)=P(E\mid\neg S)\), et le rapport de vraisemblance vaut 1. L’expérience ne déplace pas la balance, ni dans un sens ni dans l’autre. L’argument par la perception est un argument sceptique, qui interdit la certitude, et non un indice. Sa place légitime est de bloquer le rejet d’office : on ne peut pas écarter l’hypothèse en invoquant la vivacité de nos perceptions. Sa limite est sa symétrie : il soutiendrait aussi bien n’importe quelle hypothèse indécelable, le malin génie de Descartes ou le « cerveau de Boltzmann », rapprochement que fait Vazza (2025). Il ne distingue donc pas la simulation parmi les scénarios sceptiques, et s’il existe de meilleures raisons de la croire, elles doivent venir d’ailleurs.
3. Un calcul peut-il être conscient ?
Pour la version (b), c’est la prémisse décisive. L’argument « peut-être le plus fort » en sa faveur, selon son critique le plus récent lui-même, est celui de Chalmers (1995 ; The Conscious Mind, 1996, chapitre 7). Le principe d’invariance organisationnelle affirme qu’« étant donné un système qui a des expériences conscientes, tout système qui a la même organisation fonctionnelle, à un grain suffisamment fin, aura des expériences conscientes qualitativement identiques ». L’argument des qualia évanescents le soutient : on remplace un à un les neurones d’un cerveau par des puces qui ont exactement la même fonction entrée-sortie ; le comportement et les jugements restent identiques à chaque étape. Si l’expérience s’éteignait graduellement, un être parfaitement rationnel se tromperait massivement sur sa propre expérience, ou ses croyances flotteraient au-dessus de ses états physiques selon des règles arbitraires. Chalmers juge ces deux options bien moins plausibles que la conservation de l’expérience. C’est un argument de plausibilité, non une démonstration : les qualia évanescents sont « peut-être logiquement possibles », écrit-il ; il les tient pour empiriquement invraisemblables.
Contre, Searle (1980) et la chambre chinoise : « instancier un programme d’ordinateur n’est jamais, par soi-même, une condition suffisante de l’intentionnalité » ; un homme peut exécuter le programme sans rien comprendre, et seule une machine dotée de pouvoirs causaux équivalents à ceux du cerveau pourrait penser. Chalmers relève que Searle admet d’ailleurs la possibilité des qualia évanescents.
L’objection la plus récente est celle de Mogensen (Synthese, en ligne le 5 novembre 2025). Il montre comment résister à l’argument des qualia évanescents en admettant deux hypothèses : la conscience a des frontières vagues, et l’activité neuronale consciente a une structure holistique. Il juge ces hypothèses « plausibles », quoique « évidemment controversées », et estime avoir mis au jour « d’importantes faiblesses » de l’argument.
La conscience d’un être calculé n’est donc ni démontrée ni réfutée, et aucune expérience ne sait aujourd’hui la tester. Dans la suite, sa probabilité est un paramètre libre, noté \(c\). Il pèse directement. Si les êtres calculés ne sont pas conscients, aucun être conscient n’est simulé, et comme nous nous savons conscients, nous ne le serions pas : la confiance d’être simulé est au plus \(c\). La version (a) échappe à ce paramètre, mais au prix de l’hypothèse corps-esprit, que Chalmers lui-même présente comme contraire à la tendance de la science contemporaine.
4. Un tel monde peut-il être construit ?
Les limites physiques du calcul sont connues. Selon Lloyd (2000), un « ordinateur portable ultime » d’un kilogramme dans un litre effectuerait au plus 5,4258 × 1050 opérations par seconde sur environ 2,13 × 1031 bits. Selon Lloyd (2002), l’Univers n’a pu effectuer depuis son origine plus de 10120 opérations sur 1090 bits (10120 bits si l’on compte la gravitation) ; ces nombres sont aussi, écrit-il, des bornes inférieures du nombre d’opérations et de bits nécessaires pour simuler l’Univers entier sur un ordinateur quantique.
À l’autre extrême, Bostrom estime le coût d’une simulation de toute l’histoire mentale de l’humanité : 1011 personnes × 50 ans × 3 × 107 secondes par an × 1014 à 1017 opérations par seconde et par cerveau. Il imprime « ≈ 1033 à 1036 opérations » ; le produit de ses propres facteurs donne 1,5 × 1034 à 1,5 × 1037, soit 15 fois plus. L’écart ne change rien à son argument, qui tolère selon lui plusieurs ordres de grandeur d’erreur. Le nombre de Lloyd étant une borne inférieure, l’écart entre simuler les cerveaux et simuler l’Univers est d’au moins 82,8 à 85,8 ordres de grandeur, selon l’estimation retenue pour les cerveaux. Tout le débat sur la faisabilité tient dans cet écart : que faut-il calculer ?
Vazza (2025) traite trois cas, en prenant la borne holographique pour la mémoire nécessaire et le coût thermodynamique minimal de l’effacement d’un bit pour l’énergie. L’Univers observable à la résolution de Planck demanderait 3,5 × 10124 bits et 8,9 × 10108 erg, quand l’Univers observable ne contient qu’environ 2,7 × 1078 erg. La Terre à la résolution de Planck demanderait, rien que pour initialiser le calcul, l’énergie de masse de toutes les étoiles d’un amas globulaire. La Terre à la résolution la plus grossière compatible avec les neutrinos de haute énergie qui la traversent (1,2 × 10−21 cm) tiendrait en 1,65 × 1051 bits, mais une seconde simulée demanderait, même avec un trou noir pour calculateur, 4,2 × 1013 s de calcul : des durées « géologiques », selon l’auteur. Sa conclusion : il est « tout simplement impossible que cet Univers soit simulé par un univers partageant les mêmes propriétés » ; seuls des univers aux propriétés physiques « très différentes » le pourraient, et savoir si des univers aux lois entièrement différentes le pourraient lui paraît « entièrement hors de ce qui est scientifiquement testable ». Deux réserves figurent dans l’article même. La borne holographique est un maximum d’information, et Vazza discute (section 4.4) le cas où l’évolution se décrirait avec moins de bits, qu’il juge peu plausible à plusieurs ordres de grandeur près. Et un scénario solipsiste, qui ne simulerait que le cerveau d’un seul observateur, « ne pose pas de contrainte évidente » au calcul.
La réponse est venue de deux côtés. Edge et Brown (2026), dans un commentaire publié par la même revue, notent que Vazza vise la simulation d’un monde partagé, à l’échelle d’une planète et cohérent avec les expériences, alors que Bostrom ne s’engage que sur le rendu d’une expérience subjective sans anomalie décelable. Bostrom lui-même, dans la version 2025 de sa FAQ : « les critiques qui supposent qu’une simulation devrait être entièrement complète (par exemple Vazza (2025)) manquent donc leur cible » ; les détails seraient produits à la demande, et les simulateurs pourraient « facilement nous empêcher de le découvrir ».
Le débat aboutit à un dilemme. Une simulation complète, qui calcule le monde à partir de ses lois, est exclue, sous les hypothèses de Vazza, pour un simulateur soumis à notre physique. C’est le cas des « simulations d’ancêtres » de Bostrom si leurs auteurs vivent sous la même physique que leurs ancêtres. Une simulation minimale n’est pas exclue, mais personne n’en a chiffré le coût réel. L’estimation de Bostrom ne compte que les cerveaux, pas le maintien d’un monde partagé et cohérent avec les collisionneurs, les neutrinos qui traversent la Terre, les tests de Bell ou les ordinateurs, que Bostrom admet devoir simuler « jusqu’au niveau des éléments logiques individuels ». Surtout, elle est conçue pour ne laisser aucune trace : sa faisabilité, même accordée, ne fournit donc aucune raison de croire qu’elle existe (section 8).
Deux travaux resserrent encore la prémisse technique. Bibeau-Delisle et Brassard (2021) réécrivent l’argument sous la forme d’une équation « à la Drake » et montrent que, si chaque niveau simulé consacre à son tour sa puissance de calcul à des simulations, la fraction d’êtres simulés est bornée par l’efficacité du calcul, « très probablement sous 50 % » ; ils rappellent que la fraction de Bostrom n’est qu’une « probabilité de base » à corriger par des facteurs « pratiquement impossibles à évaluer ». Birch (2013) relève une tension logique : l’argument suppose que nous avons de bonnes raisons de croire ce que notre physique dit des limites du calcul, et en même temps de mauvaises raisons de croire ce qu’elle dit de notre propre constitution. Ce « scepticisme sélectif » n’étant pas justifié, il n’y a pas, conclut-il, de bonne raison de croire la conclusion.
À l’inverse, les « preuves » d’impossibilité ne sont pas plus solides que leurs prémisses. Celle de Vazza vaut pour un simulateur soumis à notre physique. Celle de Faizal, Krauss, Shabir et Marino (2025) s’appuie sur les théorèmes d’incomplétude pour conclure que l’hypothèse de la simulation est « logiquement impossible ». Elle suppose que la réalité contient des vérités accessibles seulement par une « compréhension non algorithmique », et qu’une simulation devrait reproduire la théorie complète du monde. Or un simulateur n’a pas à démontrer les vérités de son monde, seulement à en calculer l’évolution ; et l’indécidabilité apparaît déjà pour des programmes ordinaires, dont on ne peut pas décider en général s’ils s’arrêteront. L’argument établit au mieux qu’aucune théorie algorithmique complète ne décrit tout, pas qu’aucun calcul ne peut produire un monde tel que le nôtre.
La faisabilité n’apporte donc pas de raison positive : elle élimine la version complète sous notre physique et laisse ouverte une version minimale que rien ne peut détecter. S’il y a une raison de croire à la simulation, elle doit venir du dénombrement des observateurs.
5. L’argument de Bostrom
Notations de Bostrom : \(f_P\), fraction des civilisations de niveau humain qui atteignent un stade « posthumain » ; \(f_I\), fraction des civilisations posthumaines intéressées par les simulations d’ancêtres ; \(N_I\), nombre moyen de simulations d’ancêtres qu’elles exécutent. Si chaque simulation contient autant d’observateurs que l’histoire réelle qu’elle reproduit, la fraction des observateurs à expérience humaine qui sont simulés vaut (sa formule (*))
$$f_{\mathrm{sim}}=\frac{f_P\,f_I\,N_I}{f_P\,f_I\,N_I+1}.$$Comme \(N_I\) peut être astronomique, au moins une de trois propositions est vraie : (1) \(f_P\approx0\), (2) \(f_I\approx0\), (3) \(f_{\mathrm{sim}}\approx1\). Un principe d’indifférence « faible » fait le reste : si une fraction \(x\) des observateurs comme nous sont simulés et que rien ne nous indique lesquels, notre confiance d’être simulés doit valoir \(x\) (sa formule (#)).
Sa force. Le trilemme ne demande pas que beaucoup de civilisations simulent. Comme \(N_I\) est immense, la rareté des civilisations intéressées « doit être extrême en proportion » pour que (3) soit fausse : quelques producteurs suffisent. C’est ce qui rend l’argument difficile à écarter.
Sa sensibilité. \(f_{\mathrm{sim}}\) ne dépend que du produit \(x=f_P\,f_I\,N_I\), et presque en tout ou rien : elle passe de 1 % à 99 % quand \(x\) varie de 0,010 à 99, soit sur 4,0 ordres de grandeur. Hors de cette bande, elle vaut presque 0 ou presque 1. Or chacun des facteurs est inconnu sur bien plus d’ordres de grandeur que cela. Trois difficultés s’y ajoutent.
Les populations réelles. Bostrom et Kulczycki (2011) ont signalé une faille de la formule : elle suppose que les civilisations qui simulent et celles qui ne simulent pas ont eu, avant le stade posthumain, la même population moyenne. Si les secondes étaient bien plus peuplées, les trois propositions pourraient être fausses ensemble. Leur réparation ajoute une hypothèse : l’écart de population n’est pas « astronomiquement grand », par exemple pas plus d’un facteur un million. De même, une simulation ne contient pas forcément autant d’observateurs que l’histoire réelle. Bostrom envisage des « simulations de moi », qui ne simulent pleinement qu’une personne, et calcule qu’il en faudrait environ 1011 fois plus que de simulations d’ancêtres pour qu’elles l’emportent. Nous notons \(r\) le rapport entre le nombre d’observateurs d’une simulation et la population réelle moyenne : \(r=1\) chez Bostrom, \(r\approx\) 10−11 pour une simulation d’une seule personne.
Les observateurs conscients. C’est le paramètre \(c\) de la section 3. Avec cette extension, qui est la nôtre, \(x=f_P\,f_I\,N_I\,r\) et la confiance d’être simulé vaut \(c\,x/(1+x)\).
La règle de sélection. Le principe (#) suppose que nous sommes un échantillon quelconque des observateurs « comme nous ». Weatherson (2003) en distingue quatre lectures : deux sont fausses, la troisième n’entraîne pas la conclusion, et la quatrième ne l’entraîne qu’avec une hypothèse auxiliaire « que nous n’avons aucune raison de croire ». Bostrom (2005) maintient le principe. Hartle et Srednicki (2007) montrent, à propos de cosmologie, que se supposer « typique » n’est pas un résultat de la physique mais un choix de probabilités a priori, qu’il faut rendre explicite.
Ce que donnent les chiffres. Notre script tire \(f_P\), \(f_I\), \(N_I\) et \(r\) selon des lois log-uniformes (chaque ordre de grandeur également probable dans l’intervalle choisi) et calcule exactement la loi de \(x\) ; un tirage Monte-Carlo à graine fixe la contrôle. Ces lois ne sont pas des mesures : elles montrent comment la réponse suit le choix.
| Hypothèses a priori | Confiance d’être simulé |
|---|---|
| \(f_P\) et \(f_I\) entre 10−1 et 1 ; \(N_I\) entre 103 et 109 ; \(r=1\) ; \(c=1\) | 0,999 |
| idem, mais une chance sur deux que les êtres simulés soient conscients (\(c=1/2\)) | 0,50 |
| \(f_P\) et \(f_I\) inconnus sur dix ordres de grandeur chacun (entre 10−10 et 1) ; \(N_I\) entre 1 et 109 | 0,14 |
| idem, avec \(N_I\) jusqu’à 1030 | 0,67 |
| comme la troisième ligne, avec \(r\) entre 10−11 et 1 | 0,029 |
| notre choix central : comme la troisième ligne, avec \(c=1/2\) | 0,069 |
Le point de bascule est net : avec \(N_I\) entre 1 et 109, la confiance passe sous 1/2 dès qu’on admet ignorer \(f_P\) et \(f_I\) sur plus de 4,5 ordres de grandeur chacun. Le résultat lit la largeur des intervalles d’ignorance que l’on se donne, pas une propriété du monde, et aucune donnée ne fixe ces intervalles.
Notre choix central. Il faut pourtant un nombre, pour dire ce que valent ces hypothèses quand on n’en privilégie aucune. Nous retenons la troisième ligne, celle de l’ignorance : \(f_P\) et \(f_I\) entre 10−10 et 1, \(N_I\) entre 1 et 109, la borne haute reprenant les « milliards » de machines qu’avançait Elon Musk en 2016, et \(r=1\) comme chez Bostrom. Nous y ajoutons \(c=1/2\), faute de pouvoir départager Chalmers d’un côté, Searle et Mogensen de l’autre (section 3). Résultat : 0,069, soit environ une chance sur 14. Avec \(c=1/2\), la confiance ne peut dépasser 1/2 : c’est la traduction directe de notre ignorance sur la conscience, non un résultat. Le « une chance sur des milliards » d’être dans la réalité de base, chez Musk, correspond au contraire à \(f_P=f_I=c=1\) avec \(N_I\) de l’ordre du milliard : chaque inconnue tenue pour certaine.
Kipping (2020). Kipping traite l’argument par moyenne bayésienne de modèles. Il regroupe (1) et (2) en une hypothèse « physique » \(H_P\) et leur oppose (3), \(H_S\) : une réalité de base engendre \(\lambda\) simulations, dont une fraction \(p\) en engendre à son tour, sur \(G\) générations ; le nombre total de simulations vaut alors (son équation 1)
$$N_{\mathrm{sim}}=\frac{p\lambda-(p\lambda)^{G}}{p-p^{2}\lambda}.$$Notons \(g\) la génération de notre réalité, \(g=1\) étant la réalité de base, et CES la seule donnée « je pense, donc je suis » (cogito, ergo sum). Avec des probabilités a priori égales pour les deux hypothèses, Kipping obtient (équation 22)
$$\Pr(g=1\mid\mathrm{CES})=\frac{1}{2}+\frac{1}{2\,(N_{\mathrm{sim}}+1)}.$$La probabilité d’être simulé est donc inférieure à 1/2 et tend vers 1/2 quand \(N_{\mathrm{sim}}\) croît. Nous avons reproduit ses équations et vérifié leur cohérence interne (autotests). Pour \(p\) = 0,5, \(\lambda\) = 10 et \(G\) = 6, par exemple, \(N_{\mathrm{sim}}\) = 7 810 et la probabilité d’être simulé vaut 0,49994 ; elle vaut 0,474 si l’on tient compte de ce que nous n’avons encore créé aucune simulation (équation 27).
La lecture de ce résultat est simple. La seule donnée de Kipping, « je pense », a la même probabilité sous les deux hypothèses : son facteur de Bayes vaut 1. La probabilité a posteriori de \(H_S\) est donc égale à sa probabilité a priori \(\pi\), et la probabilité d’être simulé vaut \(\pi\,N_{\mathrm{sim}}/(N_{\mathrm{sim}}+1)\), soit \(\pi\) à très peu près. Le « presque 50 % » est le pari à égalité posé au départ. Pour \(N_{\mathrm{sim}}\) = 109, on obtient 0,333 avec \(\pi=1/3\) et 0,100 avec \(\pi=1/10\). Le simple découpage des hypothèses décide : à parts égales entre les deux hypothèses de Kipping, on obtient 0,50 ; à parts égales entre les trois propositions de Bostrom, comme celui-ci le suggérait en 2003, 0,33. Kipping le reconnaît : l’a priori égal « pourrait être contesté comme trop généreux » envers \(H_S\), « modèle intrinsèquement bien plus complexe ». Deux phrases de son article (sections 2.9 et 3 de la version arXiv) intervertissent « réalité de base » et « simulation » ; ses équations et son résumé, eux, sont cohérents.
Une conséquence de Kipping mérite d’être retenue. Si nous créions un jour des simulations peuplées d’êtres conscients, la probabilité d’être dans la réalité de base tomberait à \(\lambda/N_{\mathrm{sim}}\) (équation 32), soit 0,0013 dans l’exemple ci-dessus. Bostrom le disait aussi : ce serait « un fort indice contre (1) et (2) ». C’est la seule voie connue par laquelle l’argument deviendrait probant.
Enfin, Bostrom ne tire pas lui-même de probabilité de son argument. En 2005 : « la disjonction est tout ce que l’argument de la simulation prétend montrer ; il ne cherche pas à établir que nous vivons probablement dans une simulation ». En 2025, il accorde une « probabilité substantielle » à l’hypothèse mais refuse d’avancer un nombre, qui donnerait « une fausse impression de précision ».
L’argument donne donc à l’hypothèse un poids non nul, mais pas une valeur : cette valeur est celle des probabilités a priori qu’on y injecte. Pour la déplacer, il faudrait des données.
6. Ce que dit la physique
Plusieurs phénomènes sont souvent invoqués en faveur de la simulation. Voici ce qu’ils montrent, et ce qu’ils ne montrent pas.
Les inégalités de Bell. En 2015, trois expériences les ont violées en fermant en même temps les principales échappatoires : Hensen et al. (spins d’électrons distants de 1,3 km ; 245 essais, \(S_{\mathrm{CHSH}}\) = 2,42 ± 0,20 alors que toute théorie réaliste locale impose \(S_{\mathrm{CHSH}}\le2\) ; \(p\) = 0,039), Giustina et al. (photons ; probabilité sous le réalisme local au plus 3,74 × 10−31) et Shalm et al. (photons ; \(p\) jusqu’à 5,9 × 10−9, ou 2,3 × 10−7 en tenant compte de la prévisibilité des choix). Elles montrent qu’aucune théorie à la fois locale et réaliste ne rend compte des corrélations observées, pourvu que les réglages soient choisis indépendamment du système mesuré. Elles ne montrent pas que le monde est calculé : un programme qui calcule l’état quantique global, comme n’importe quel simulateur quantique, reproduit ces corrélations sans difficulté de principe, car la localité en cause est celle de l’espace simulé, pas celle du calculateur. Elles ne l’excluent pas non plus. L’échappatoire qui reste, et que Hensen et al. reconnaissent (« aucune expérience de Bell ne peut exclure l’infinité des théories réalistes locales concevables »), porte sur l’indépendance des réglages ; ’t Hooft l’assume sous le nom de superdéterminisme, pour un monde qui serait au fond un automate classique, c’est-à-dire la version (c), sans concepteur.
La décohérence. Selon Zurek (2003), elle « est causée par l’interaction avec l’environnement », qui « surveille » certaines grandeurs du système et détruit les interférences. Aucune conscience n’est requise : Zurek rappelle que von Neumann, London et Bauer, puis Wigner, avaient donné un rôle spécial à l’observateur conscient, et que le formalisme quantique a conduit à une autre vue. L’image d’un monde « rendu seulement quand on le regarde » ne correspond donc pas à la physique quantique : les interférences disparaissent dès que l’information fuit dans l’environnement, qu’un être conscient la recueille ou non. Zurek écrit que la décohérence « aide à résoudre » le problème de la mesure, pas qu’elle le résout entièrement.
Le choix retardé. Jacques et al. (2007) ont réalisé l’expérience imaginée par Wheeler avec des photons uniques : la configuration de l’interféromètre, ouverte ou fermée, est tirée au sort par un générateur quantique, séparé au sens de la relativité de l’entrée du photon. Les interférences apparaissent avec une visibilité de 94 % en configuration fermée, et le chemin est déterminé avec moins de 1 % d’erreur en configuration ouverte ; la nature s’y comporte « en accord avec les prédictions de la mécanique quantique ». Ma, Kofler et Zeilinger (2016) en tirent la leçon générale : ces effets peuvent « imiter une influence d’actions futures sur des événements passés », mais « aucune interaction ni aucun signal physique, a fortiori vers le passé, n’est nécessaire pour expliquer les résultats ». Il n’y a pas de passé réécrit, donc pas d’indice d’un calcul fait après coup.
L’ajustement fin. Barnes (2012) passe en revue les cas où l’ensemble des lois, des constantes et des conditions initiales compatibles avec la vie paraît très petit, en précisant qu’il ne défend « aucune conclusion fondée sur l’ajustement fin ». Pour la simulation, ce fait ne discrimine pas. Il serait attendu d’un simulateur qui veut des observateurs, mais aussi d’un grand ensemble d’univers filtré par le fait même que nous sommes là pour l’observer, ou d’une loi plus profonde encore inconnue. Et dans le cas de Bostrom, où l’on simule ses ancêtres, la physique simulée recopie celle des simulateurs : l’ajustement fin serait hérité, non expliqué (section 7).
Les revendications d’indices positifs. Vopson (2023) présente comme des indices qui « semblent étayer » l’hypothèse d’un univers simulé une « seconde loi de l’infodynamique », que l’entropie de l’information ne peut que rester constante ou décroître, et un principe d’équivalence masse-énergie-information. Il note lui-même, en tête de son résumé, le « manque de preuves » de l’hypothèse. En 2025, il dérive la gravitation newtonienne comme une force entropique d’origine informationnelle, « en accord » avec les travaux de Verlinde, et y voit un exemple de « compression de données et d’optimisation computationnelle ». Ces deux lois sont ses propres propositions : la seconde loi de l’infodynamique date de 2022, et le principe d’équivalence de 2019, pour lequel il publiait en 2022 un protocole expérimental de test. Surtout, montrer qu’une loi admet une formulation informationnelle ne dit pas qu’elle est plus probable dans un monde simulé que dans un monde qui ne l’est pas : ce rapport n’est calculé dans aucun des deux articles, et une physique informationnelle relève au mieux de la version (c), sans autre système.
Les grilles. C’est la première des deux pistes qui visent une signature propre au calcul. Beane, Davoudi et Savage (2012, publié en 2014) supposent une simulation sur une grille cubique avec le schéma le plus simple (Wilson, sans amélioration) ; la coupure du spectre des rayons cosmiques leur donne une échelle inverse de maille d’au moins 1011 GeV, et ils proposent de chercher une anisotropie cubique des rayons cosmiques les plus énergétiques. Ils notent eux-mêmes qu’il « semble peu probable » que des simulations autres que « les toutes premières » se passent de schémas améliorés, et que l’amélioration « masque une grande partie » de notre capacité à tester l’hypothèse. Nos trois tests de grille :
- Test n° 1 : aucun retard des photons de GRB 221009A ; une grille cubique (schéma de Yee, temps continu) de maille supérieure à 2,5 × 10−27 m est exclue dans la pire orientation, mais un pas de temps maximal laisse un angle mort le long des diagonales de la grille.
- Test n° 2 : les 100 rayons cosmiques les plus énergétiques de l’observatoire Pierre Auger ne montrent aucune symétrie de cube (\(p\) = 0,20) ; mais un excès de flux allant jusqu’à environ 104 % le long des axes n’est pas exclu : le test ne voit que les motifs très marqués.
- Test n° 3 : 8 sources de rayons gamma combinées ferment l’angle mort ; une grille cubique de maille égale ou supérieure à 1,7 × 10−26 m est exclue pour toute orientation et tout pas de temps. C’est encore 1,0 × 109 fois la longueur de Planck.
Leur portée exacte : ils excluent une famille précise, celle des grilles cubiques à schéma naïf, à maille fixe et sans terme de compensation, au-dessus de ces tailles. Ils ne disent rien des grilles plus fines, des schémas d’ordre supérieur, des maillages non cubiques ou adaptatifs, ni d’une simulation qui calcule à la demande. La FAQ de Bostrom est explicite : il y a « peu de raisons de supposer » que des simulateurs superintelligents utiliseraient « la technique de simulation grossière qu’un tel test détecterait ». Même un signal positif ne désignerait pas un ordinateur : une physique fondamentalement discrète, la version (c), produirait le même.
Le hasard. C’est la seconde piste. Un calcul déterministe ne produit pas de hasard : il l’imite avec un générateur pseudo-aléatoire, et un générateur simple laisse des traces, comme une complexité linéaire trop faible, des répétitions ou des corrélations à longue portée. Notre test n° 4 les a cherchées dans 20 703 232 bits quantiques bruts, jamais passés par un algorithme de brassage : photons intriqués et qubits de neuf ordinateurs quantiques d’IBM. Aucune signature n’apparaît, alors que les mêmes tests démasquent quatre générateurs simples utilisés comme témoins, dont le Mersenne Twister, que la batterie officielle du NIST ne voit pas. La règle fixée avant l’analyse réagit sur les données d’IBM telles que publiées, mais la cause est identifiée : une des neuf machines est restée bloquée à 0 ou à 1 pendant des séries entières, un défaut qui n’a pas la structure d’un générateur. L’écarter a été décidé après avoir vu les données, et le test le signale comme tel. Surtout, PCG64, SHA-256 en mode compteur et les décimales binaires de \(\sqrt{2}\), des suites entièrement déterministes, passent tous les tests : un générateur de qualité cryptographique est indiscernable par principe. Le test exclut une simulation qui tirerait ses mesures quantiques d’un générateur simple, pas une simulation soignée.
La physique n’a donc trouvé aucune trace positive, et ses résultats négatifs ne portent que sur des architectures particulières. Leur poids dépend du poids qu’on donne a priori à ces architectures, ce qui ramène à la section 8.
7. Arguments métaphysiques
La souffrance et le choix. Bostrom envisage qu’une interdiction éthique, « à cause de la souffrance infligée aux habitants de la simulation », détourne les civilisations avancées des simulations d’ancêtres ; il évoque aussi, en la qualifiant de « tirée par les cheveux », une solution au problème du mal : les souvenirs de souffrance seraient des illusions. La souffrance n’est un argument contre la simulation que si l’on suppose des simulateurs bienveillants et maîtres de leur œuvre ; contre des simulateurs indifférents ou curieux, sur lesquels l’argument de Bostrom ne suppose rien, elle ne pèse rien. Elle ne devient pertinente que dans les modèles où les participants choisissent d’entrer dans la simulation, c’est-à-dire la version (a) avec une conscience extérieure qui aurait consenti. Mais on peut alors ajuster les motifs supposés pour rendre compte de n’importe quelle souffrance, ce qui retire à l’hypothèse tout pouvoir de test : une hypothèse qui s’accommode de tout ne prédit rien.
La régression. La simulation n’explique pas l’existence d’un monde : elle la reporte sur un monde de base, ses simulateurs et leurs machines. Si notre monde réclame une explication, pour ses lois ou son ajustement fin, le monde de base la réclame tout autant. Bostrom reconnaît que le statut de la thèse selon laquelle la hiérarchie des simulations doit s’arrêter quelque part est « quelque peu obscur », et Vazza juge la physique d’un univers simulateur très différent du nôtre hors de ce qui est testable. On peut accepter qu’un niveau soit un fait brut, sans explication ; mais alors rien n’oblige à placer ce niveau ailleurs que dans notre propre monde.
La simplicité, traitée symétriquement. Si l’on compte la simplicité, elle compte contre l’hypothèse qui ajoute un monde, des agents, des machines et des motifs, à moins que cet ajout ne réduise d’autant les faits inexpliqués, ce qu’il ne fait pas puisqu’il les reporte. Si l’on invoque le caractère mathématique ou « compressible » de nos lois comme indice de programme, il faut appliquer la même mesure à un monde non simulé dont les lois seraient simples : il présenterait exactement le même caractère, et le rapport de vraisemblance vaut 1. Quant à la neutralité, l’indifférence n’en est pas une : on l’a vu à la section 5, parts égales entre deux hypothèses ou entre trois propositions donnent une moitié ou un tiers.
La valeur d’un monde simulé. Chalmers soutient que la vie dans un monde virtuel peut être « aussi bonne, en principe », et « pleinement signifiante » ; Bostrom, que les implications d’une simulation ne seraient « pas si radicales », notre meilleur guide restant « l’étude empirique ordinaire de l’univers que nous voyons ». Même si la réponse était oui, les personnes, leurs souffrances et leurs choix resteraient réels. L’enjeu pratique de la question est moindre qu’il n’y paraît ; raison de plus pour ne pas lui donner une réponse plus assurée que ne le permettent les raisons.
8. Ce qu’il faudrait calculer
Notons \(S\) l’hypothèse « notre monde et nos expériences sont produits par un autre système », \(\neg S\) sa négation, \(D\) l’ensemble des données, \(\theta\) les caractéristiques d’une simulation (architecture, résolution, schéma, stratégie de rendu, motifs des simulateurs) et \(\pi(\theta\mid S)\) leur loi a priori. Alors
$$P(S\mid D)=\frac{P(D\mid S)\,P(S)}{P(D\mid S)\,P(S)+P(D\mid\neg S)\,\bigl(1-P(S)\bigr)},\qquad P(D\mid S)=\int P(D\mid S,\theta)\,\pi(\theta\mid S)\,d\theta.$$Ce que renseignent les tests. Ils donnent \(P(D\mid S,\theta)\) pour certains \(\theta\). Pour une grille cubique naïve plus grossière que les bornes, un résultat nul est exclu : \(P(D\mid S,\theta)\approx0\). Pour les autres \(\theta\), la simulation reproduit nos observations : \(P(D\mid S,\theta)=P(D\mid\neg S)\). Si \(w\) est le poids a priori des architectures exclues, le facteur de Bayes vaut \(1-w\). Les tests ne donnent pas \(w\) : ce poids n’est pas une mesure, c’est un jugement sur ce que feraient des simulateurs. Avec \(w\) = 0,1, une confiance de 1/2 passe à 0,47. Pour la faire tomber à 1/10, il faudrait \(w\) = 0,89, c’est-à-dire tenir les grilles naïves pour presque la seule manière de simuler un monde, ce que ni Beane et al. ni Bostrom ne soutiennent.
Les arguments dépendants. « Nos perceptions pourraient être fabriquées », « la simulation serait indiscernable » et « la physique quantique ressemble à un rendu à la demande » reposent sur la même hypothèse d’indiscernabilité ; « l’Univers est réglé pour la vie » et « un concepteur l’a voulu » reposent sur la même hypothèse sur les motifs des simulateurs. Formellement, \(P(D_1,D_2\mid S)=P(D_1\mid S)\,P(D_2\mid S,D_1)\), et non \(P(D_1\mid S)\,P(D_2\mid S)\) : multiplier les rapports de vraisemblance d’arguments qui partagent une prémisse compte cette prémisse autant de fois qu’il y a d’arguments.
L’équivalence observationnelle. Pour la famille de simulations que décrivent Bostrom et, à sa suite, Edge et Brown, qui produisent les apparences à la demande et corrigent les incohérences, \(P(D\mid S,\theta)=P(D\mid\neg S)\) pour toute donnée \(D\) que nous pouvons recueillir : aucune expérience ne peut augmenter \(P(S)\). La confiance dans cette version est alors exactement sa probabilité a priori, et la section 5 a montré que cette probabilité n’est fixée par rien d’objectif. Les versions qui laissent des traces sont, elles, soit contraintes par nos tests et par ceux de la littérature, soit exclues sous notre physique par les bornes de Vazza. C’est la structure de la réponse : les versions testables de l’hypothèse perdent du terrain, les versions intestables n’en gagnent pas.
Ce qui changerait la réponse. Une anomalie reproductible, vue par plusieurs messagers indépendants, avec une signature propre au calcul (par exemple une anisotropie cubique de même orientation dans la lumière et dans les rayons cosmiques), qu’aucune physique ordinaire, discrète ou continue, n’expliquerait. Ou notre propre capacité à créer des simulations peuplées d’êtres dont nous aurions des raisons de croire qu’ils sont conscients : c’est l’équation 32 de Kipping et le « fort indice » de Bostrom.
9. Reproduire
Le script refait en quelques secondes tous les calculs de cette synthèse et vérifie d’abord ses formules par 28 autotests : formule de Bostrom, produit de sa note 10, lois a priori calculées exactement puis contrôlées par Monte-Carlo, équations de Kipping, cas limites de la mise à jour par les tests. Il relit les résultats des tests n° 1 à 3 et en enregistre l’empreinte SHA-256. Les citations sont traduites par nous ; l’original anglais et sa page figurent dans sources.md.
Bilan
| Question | Conclusion |
|---|---|
| De quelle simulation parle-t-on ? | Seules (a), une conscience extérieure branchée sur un monde artificiel, et (b), un monde calculé avec ses propres êtres conscients, supposent un autre système ; (c), des lois computationnelles sans concepteur, n’en suppose pas. Dans tous les cas, le monde resterait réel. |
| La perception suggère-t-elle la simulation ? | Non. Elle interdit de l’exclure par introspection ; pour une simulation indiscernable, le rapport de vraisemblance vaut 1. |
| Un calcul peut-il être conscient ? | Question ouverte : Chalmers pour, Searle contre, et Mogensen (2025) affaiblit l’argument des qualia évanescents. Pour la version (b), la confiance d’être simulé est au plus \(c\). |
| Est-ce faisable ? | Une simulation complète sous notre physique est exclue (Vazza, 2025) ; une simulation minimale ne l’est pas, mais son coût n’a jamais été chiffré et elle ne laisse, par construction, aucune trace. |
| L’argument de Bostrom établit-il la simulation ? | Non. Il établit une disjonction ; la probabilité qu’on en tire reflète les hypothèses a priori, de 0,029 à 0,999 dans nos scénarios, et 0,069 pour notre choix central ; le « presque 50 % » de Kipping est son a priori ; Bostrom refuse lui-même d’avancer un nombre. |
| La physique en montre-t-elle une trace ? | Non. Bell, la décohérence et le choix retardé s’expliquent sans calcul caché ; l’ajustement fin ne discrimine pas ; les indices revendiqués par Vopson ne calculent pas de rapport de vraisemblance ; les tests de grille, dont trois des nôtres, ne trouvent rien, et notre test du hasard quantique ne trouve la signature d’aucun générateur simple. |
| La métaphysique la favorise-t-elle ? | Non. L’hypothèse reporte l’explication sans la réduire ; la simplicité, appliquée symétriquement, ne la favorise pas ; la souffrance ne pèse que dans les modèles où les participants choisissent. |
| Les tests ou les « preuves » démontrent-ils son impossibilité ? | Non. Les tests renseignent \(P(D\mid S,\theta)\) pour certains \(\theta\) seulement, dont le poids n’est pas mesurable ; les preuves d’impossibilité valent sous leurs prémisses (notre physique pour Vazza, une réalité non algorithmique pour Faizal et al.). |
Réponse à la question posée : non. Nous n’avons pas, en l’état, de meilleures raisons de penser que notre monde et nos expériences sont produits par un autre système que de penser le contraire. Aucune donnée ne favorise la simulation ; l’argument qui la rend concevable ne fixe pas sa probabilité ; les seules données pertinentes retirent des versions de l’hypothèse sans jamais en ajouter. Elles ne démontrent pas pour autant son impossibilité.
Sources
- D. J. Chalmers, The Matrix as Metaphysics, dans C. Grau (dir.), Philosophers Explore The Matrix, Oxford University Press, 2005, p. 132-176, DOI 10.1093/oso/9780195181067.003.0009 ; texte de l’auteur : consc.net/papers/matrix.html.
- D. J. Chalmers, Reality+: Virtual Worlds and the Problems of Philosophy, W. W. Norton et Allen Lane, 2022 (ISBN 9780393635805) ; présentation de l’auteur : consc.net/reality.
- N. Bostrom, Are We Living in a Computer Simulation?, The Philosophical Quarterly 53 (211), 243-255 (2003), DOI 10.1111/1467-9213.00309 ; version de l’auteur, intitulée Are You Living in a Computer Simulation? : simulation-argument.com/simulation.pdf.
- N. Bostrom, The Simulation Argument: Reply to Weatherson, The Philosophical Quarterly 55 (218), 90-97 (2005), DOI 10.1111/j.0031-8094.2005.00387.x.
- N. Bostrom, M. Kulczycki, A Patch for the Simulation Argument, Analysis 71 (1), 54-61 (2011), DOI 10.1093/analys/anq107.
- N. Bostrom, The Simulation Argument FAQ, version 2.0 (2025), simulation-argument.com/faq.html, consultée le 28 septembre 2026.
- B. Weatherson, Are You a Sim?, The Philosophical Quarterly 53 (212), 425-431 (2003), DOI 10.1111/1467-9213.00323.
- J. B. Hartle, M. Srednicki, Are we typical?, Physical Review D 75, 123523 (2007), DOI 10.1103/PhysRevD.75.123523, arXiv:0704.2630.
- D. Kipping, A Bayesian Approach to the Simulation Argument, Universe 6 (8), 109 (2020), DOI 10.3390/universe6080109, arXiv:2008.12254.
- A. Bibeau-Delisle, G. Brassard, Probability and consequences of living inside a computer simulation, Proceedings of the Royal Society A 477 (2247), 20200658 (2021), DOI 10.1098/rspa.2020.0658, arXiv:2008.09275.
- J. Birch, On the ‘Simulation Argument’ and Selective Scepticism, Erkenntnis 78 (1), 95-107 (2013), DOI 10.1007/s10670-012-9400-9.
- D. J. Chalmers, Absent Qualia, Fading Qualia, Dancing Qualia, dans T. Metzinger (dir.), Conscious Experience, Imprint Academic, 1995, consc.net/papers/qualia.html ; repris dans The Conscious Mind, Oxford University Press, 1996, chapitre 7.
- J. R. Searle, Minds, brains, and programs, Behavioral and Brain Sciences 3 (3), 417-424 (1980), DOI 10.1017/S0140525X00005756.
- A. L. Mogensen, How to resist the Fading Qualia Argument, Synthese 206, 252 (2025), DOI 10.1007/s11229-025-05338-3.
- S. Lloyd, Ultimate physical limits to computation, Nature 406, 1047-1054 (2000), DOI 10.1038/35023282, arXiv:quant-ph/9908043.
- S. Lloyd, Computational Capacity of the Universe, Physical Review Letters 88, 237901 (2002), DOI 10.1103/PhysRevLett.88.237901, arXiv:quant-ph/0110141.
- F. Vazza, Astrophysical constraints on the simulation hypothesis for this Universe: why it is (nearly) impossible that we live in a simulation, Frontiers in Physics 13, 1561873 (2025), DOI 10.3389/fphy.2025.1561873, arXiv:2504.08461.
- E. Edge, C. A. Brown, Commentary: Astrophysical constraints on the simulation hypothesis for this Universe: why it is (nearly) impossible that we live in a simulation, Frontiers in Physics 14, 1808725 (2026), DOI 10.3389/fphy.2026.1808725.
- M. Faizal, L. M. Krauss, A. Shabir, F. Marino, Consequences of Undecidability in Physics on the Theory of Everything, Journal of Holography Applications in Physics 5 (2), 10-21 (2025), arXiv:2507.22950.
- G. ’t Hooft, The Cellular Automaton Interpretation of Quantum Mechanics, Springer, collection Fundamental Theories of Physics, 2016, DOI 10.1007/978-3-319-41285-6, arXiv:1405.1548.
- B. Hensen et al., Loophole-free Bell inequality violation using electron spins separated by 1.3 kilometres, Nature 526, 682-686 (2015), DOI 10.1038/nature15759, arXiv:1508.05949.
- M. Giustina et al., Significant-Loophole-Free Test of Bell’s Theorem with Entangled Photons, Physical Review Letters 115, 250401 (2015), DOI 10.1103/PhysRevLett.115.250401, arXiv:1511.03190.
- L. K. Shalm et al., Strong Loophole-Free Test of Local Realism, Physical Review Letters 115, 250402 (2015), DOI 10.1103/PhysRevLett.115.250402, arXiv:1511.03189.
- W. H. Zurek, Decoherence, einselection, and the quantum origins of the classical, Reviews of Modern Physics 75, 715-775 (2003), DOI 10.1103/RevModPhys.75.715, arXiv:quant-ph/0105127.
- V. Jacques et al., Experimental Realization of Wheeler’s Delayed-Choice Gedanken Experiment, Science 315, 966-968 (2007), DOI 10.1126/science.1136303, arXiv:quant-ph/0610241.
- X.-S. Ma, J. Kofler, A. Zeilinger, Delayed-choice gedanken experiments and their realizations, Reviews of Modern Physics 88, 015005 (2016), DOI 10.1103/RevModPhys.88.015005, arXiv:1407.2930.
- L. A. Barnes, The Fine-Tuning of the Universe for Intelligent Life, Publications of the Astronomical Society of Australia 29 (4), 529-564 (2012), DOI 10.1071/AS12015, arXiv:1112.4647.
- M. M. Vopson, The second law of infodynamics and its implications for the simulated universe hypothesis, AIP Advances 13, 105308 (2023), DOI 10.1063/5.0173278.
- M. M. Vopson, Is gravity evidence of a computational universe?, AIP Advances 15, 045035 (2025), DOI 10.1063/5.0264945.
- M. M. Vopson, The mass-energy-information equivalence principle, AIP Advances 9, 095206 (2019), DOI 10.1063/1.5123794 ; Experimental protocol for testing the mass–energy–information equivalence principle, AIP Advances 12, 035311 (2022), DOI 10.1063/5.0087175 ; M. M. Vopson, S. Lepadatu, Second law of information dynamics, AIP Advances 12, 075310 (2022), DOI 10.1063/5.0100358.
- S. R. Beane, Z. Davoudi, M. J. Savage, Constraints on the Universe as a Numerical Simulation, European Physical Journal A 50, 148 (2014), DOI 10.1140/epja/i2014-14148-0, arXiv:1210.1847 (2012).
- aeternam, test n° 1, test n° 2, test n° 3 et test n° 4 : scripts et résultats téléchargeables sur chaque page.