aeternam

Une vie en une nuit

Notre objectif

Ce projet est distinct de nos travaux de recherche sur l’hypothèse de la simulation : ici, nous ne testons pas le monde, nous construisons.

Vivre une vie entière le temps d’une nuit. Le rêve prouve déjà que le cerveau sait fabriquer, seul, un monde complet et habité. Personne n’a encore su lui faire traverser une vie : c’est le défi que nous nous donnons. Le développement commence prochainement, et chaque étape, chaque mesure, chaque avancée sera publiée ici.

Pourquoi nous y croyons

À quoi cela servira

Les machines prennent en charge une part croissante du travail : selon l’OCDE, 27 % des emplois sont dans les métiers les plus exposés à l’automatisation. Or le travail ne donne pas qu’un salaire. Il structure les journées, donne un but, une place parmi les autres. Quand on le perd sans l’avoir choisi, le risque de troubles psychiques double presque. Si l’automatisation et le revenu universel libèrent le temps sans rien pour le remplir, une crise du sens est à craindre. Notre réponse : rendre ce temps habitable. Chaque nuit pourrait devenir une vie à part entière, choisie, riche, pleine de sens.

Explication

Aeternam signifie « éternelle » en latin, comme dans vitam aeternam, la vie éternelle. Le projet est né d’une ambition : vaincre la mort.

Mais la plupart des gens ne veulent pas vivre éternellement. Interrogés en 2013 par le Pew Research Center, 56 % des Américains ont répondu qu’ils ne voudraient pas de traitements leur permettant de vivre jusqu’à 120 ans ou plus ; la durée de vie qu’ils jugent idéale est de 90 ans. Ce qu’ils veulent, c’est vivre plus, et mieux.

Chaque nuit, le cerveau fabrique déjà des mondes. Dans un rêve, nous voyons, parlons, marchons, sans que rien de tout cela n’existe : c’est une simulation, produite par le cerveau lui-même. Notre projet est de s’en servir pour offrir, le temps d’une nuit, une vie entière.

Certaines briques existent. Des chercheurs ont posé des questions à des personnes en plein rêve et reçu leurs réponses, par des mouvements des yeux. D’autres ont réussi à choisir le thème d’un rêve : sur consigne, deux récits de rêve sur trois parlaient de l’objet demandé.

Ce qui manque, c’est le temps. Pour vivre 80 ans en 8 heures, il faudrait vivre 87 660 fois plus vite que l’horloge : chaque seconde de la nuit devrait durer environ une journée. Or, dans les rêves où l’on a mesuré le temps, il ne s’accélère pas : compter y prend à peu près autant de temps qu’éveillé, et marcher y prend plus de temps. Personne ne sait encore accélérer le temps vécu : c’est précisément là que nous allons travailler.

Analyse détaillée

1. Ce que veulent les gens

Nous avons rassemblé les enquêtes représentatives vérifiées à leur source (rapports des instituts), en ne gardant que celles qui interrogent sur un allongement important de la vie.

EnquêteQuestionPourContre
Pew Research Center, États-Unis, 2013, 2 012 adultestraitements pour vivre jusqu’à au moins 120 ans38 %56 %
Ipsos pour Korian, France, 2018, 1 010 personnesdevenir centenaire, si la bonne santé est assurée71 %non publié
YouGov, Grande-Bretagne, 2018, 2 012 personnesvivre pour toujours, vieillissement stoppé et santé garantie17 %39 % (100 ans ou moins)
YouGov, Royaume-Uni, 2021, 2 164 personnesvivre pour toujours, dans le corps de l’âge choisi41 %42 %
Theos et YouGov, Royaume-Uni, 2021, 5 153 personnesvivre pour toujours si la science le permettait19 %60 %
Pew Research Center, États-Unis, 2025, 8 750 adultesjusqu’à quel âge voudriez-vous vivre ? (réponse libre)7 % (120 ans ou plus)63 % (moins de 100 ans)
Odoxa, France, 2026, 1 005 personnesvivre au-delà de 150 ans en bonne santé44 %56 %

Les résultats convergent. Sans condition, l’âge souhaité médian est de 90 ans (Pew, 2013 et 2025). Avec la santé garantie, un allongement modéré devient majoritaire : 71 % des Français aimeraient devenir centenaires. Mais pour vivre 150 ans ou pour toujours, même en bonne santé ou en restant jeune, aucune enquête représentative ne trouve de majorité : de 17 à 44 % seulement. Les hommes y sont toujours plus favorables que les femmes (49 contre 39 % chez Odoxa). Réserves : presque toutes ces enquêtes viennent de pays occidentaux, la plupart par internet, et la formulation fait beaucoup varier les réponses ; aucune méta-analyse n’existe. Le constat de départ du projet tient : on veut vivre plus et mieux, pas indéfiniment.

2. Ce qu’il faudrait

Hypothèses du projet : une vie de 80 ans (de 365,25 jours) et une nuit de 8 heures. Le facteur d’accélération du temps vécu vaut alors \(80\times365{,}25\times24/8\) = 87 660 : une seconde de nuit devrait contenir 24,4 heures vécues.

Si seul le sommeil paradoxal, la phase du sommeil où l’on mesure le temps des rêves lucides, pouvait porter la simulation, l’exigence serait plus forte encore. Chez 100 dormeurs sains enregistrés selon les normes de l’American Academy of Sleep Medicine (Mitterling et al., Sleep, 2015), le sommeil paradoxal occupe en médiane 15,5 % de la nuit avant 30 ans et 10,3 % après 60 ans, soit environ 64 et 39 minutes. Le facteur monterait à environ 660 000 pour un dormeur jeune.

3. Ce qu’on mesure

Le temps d’un rêve ne se mesure objectivement que dans un rêve lucide, quand le rêveur sait qu’il rêve et signale par des mouvements des yeux, visibles sur l’enregistrement, le début et la fin d’une tâche. Erlacher, Schädlich, Stumbrys et Schredl (Frontiers in Psychology, 2014) ont comparé les mêmes tâches rêvées et éveillées : compter prend 27 % de temps en plus dans le rêve (écart non significatif, \(p=0{,}10\)), marcher 53 % et un enchaînement de gymnastique 23 % (\(p=0{,}03\) pour les deux). Une étude antérieure des mêmes auteurs (2004) trouvait environ 40 % de plus pour des flexions. Dans toutes les mesures objectives publiées que nous avons lues, le rêve va au même pas que l’horloge, ou plus lentement ; aucune ne montre d’accélération.

L’impression inverse, celle d’un rêve qui dure des heures en quelques minutes, repose sur des récits faits au réveil. La seule étude qui l’affirme (Moiseeva, 1975) attribue elle-même cet effet à la mise en ordre des événements dans le récit.

4. Les briques existantes

Dialoguer avec un rêveur. Konkoly et al. (Current Biology, 2021) : quatre équipes, 36 participants, 158 questions posées pendant des rêves lucides vérifiés (calculs parlés, questions par sons ou lumières). 29 réponses justes, soit 18,4 % ; 60,8 % des questions sont restées sans réponse. La communication existe, mais elle est rare et lente.

Orienter un rêve. Haar Horowitz et al. (Consciousness and Cognition, 2020), dispositif Dormio, 49 participants : avec la consigne de penser à un arbre, 67 % des récits de rêve parlaient d’un arbre, contre 3 % sans consigne. Cela porte sur les rêves d’endormissement, pas sur leur durée.

5. Le modèle : les vitesses que le cerveau atteint déjà

Une nuit d’adulte compte en moyenne 4,7 cycles de 90 minutes, dont 18,6 % de sommeil paradoxal, soit environ 81 minutes (Rosenblum et al., eLife, 2025, 205 adultes, 961 cycles). Pendant ce temps, le cerveau ne se contente pas de rêver : il rejoue ce qu’il a vécu, à des vitesses qu’on sait mesurer en suivant l’ordre d’activation des neurones.

0,111010²10³10⁴10⁵10⁶10⁷Vivre 80 ans en 8 heures : × 87 660Vivre 80 ans en 8 heures× 87 660Rejeu éveillé, humain : × 100Rejeu éveillé, humain× 100Rejeu en sommeil lent, rat : × 20Rejeu en sommeil lent, rat× 20Rejeu préfrontal, rat : × 6,5Rejeu préfrontal, rat× 6,5Rejeu en sommeil paradoxal, rat : × 0,71Rejeu en sommeil paradoxal, rat× 0,71Rêve lucide : compter : × 0,79Rêve lucide : compter× 0,79Rêve lucide : marcher : × 0,66Rêve lucide : marcher× 0,66
Combien de fois plus vite que l’horloge. En doré, ce qu’il faudrait ; en gris, les vitesses mesurées (à droite de la ligne pointillée, plus vite que la réalité ; à gauche, plus lentement). Échelle logarithmique : chaque graduation vaut dix fois la précédente.

Deux régimes se dégagent. En sommeil lent, le rejeu est comprimé : environ 20 fois plus rapide dans l’hippocampe du rat (Lee et Wilson, Neuron, 2002), 6 à 7 fois dans le cortex préfrontal (Euston et al., Science, 2007). En sommeil paradoxal, celui des rêves vifs, il va au contraire un peu moins vite que la réalité (Louie et Wilson, Neuron, 2001), comme le rêve lucide chez l’humain. La compression la plus forte mesurée chez l’humain, de l’ordre de 100, l’a été chez des sujets éveillés, en magnétoencéphalographie (Kurth-Nelson et al., Neuron, 2016).

Ce que dit le modèle. Même en prenant la meilleure vitesse mesurée, il manque un facteur d’environ 877 ; avec celle du sommeil lent, environ 4 400. Autre façon de le voir : si l’on vit de 2 à 10 « instants » par seconde (l’ordre de grandeur des fenêtres d’intégration de la perception, 290 à 450 ms selon Drissi-Daoudi et al., Nature Communications, 2019), 80 ans en contiennent de 5 à 25 milliards ; les faire tenir en 8 heures demanderait de 175 000 à 877 000 instants par seconde de nuit. Aucun mécanisme connu ne s’en approche.

La conséquence. Rejouer chaque seconde d’une vie ne passera pas par les voies connues : il manque près de trois ordres de grandeur. Nous retenons donc une autre voie, qui est une hypothèse de travail et non un acquis : une vie telle qu’on s’en souvient n’est pas faite de chaque seconde, mais de moments, et la mémoire recompose la durée. Le seul appui publié est faible (Moiseeva, 1975, des récits faits au réveil, que l’autrice attribue elle-même à la mise en ordre du récit). D’où notre premier test : mesurer, chez des rêveurs lucides, la durée qu’ils estiment avoir vécue en rêve par rapport à la durée réellement dormie, avec et sans stimulation. Si ce rapport ne dépasse jamais 1, cette voie est fermée et nous le publierons.

6. Travail, temps libre et sens : ce que disent les données

Le chômage subi abîme la santé mentale. La méta-analyse la plus récente d’études longitudinales (Sterud et al., Occupational and Environmental Medicine, 2025, 38 études) trouve que le chômage multiplie par 1,95 le risque de troubles psychiques (7 études, 1,2 million de personnes) et que retrouver un emploi le réduit (risque relatif 0,66). Les auteurs jugent la certitude « faible », et notent qu’un mauvais emploi peut être pire que le chômage.

Ce n’est pas qu’une question d’argent. Une méta-analyse du modèle de Jahoda (Paul et al., 2023) montre que ce que le travail apporte en plus du revenu, structure du temps, but collectif, statut, contacts, pèse presque autant que les finances dans la santé mentale.

Mais la fin du travail n’est pas une fatalité. La retraite réduit en moyenne le risque de dépression d’environ 20 % (Odone et al., 2021, 557 111 personnes) ; seule la retraite subie l’augmente. En Finlande, les chômeurs qui ont reçu 560 € par mois sans condition pendant deux ans étaient moins nombreux à rapporter une humeur dépressive (22 % contre 32 %), mais cette mesure unique, avec un faible taux de réponse, appelle la prudence (rapport final, 2020, traduit du finnois par nous).

Ce que cela veut dire pour le projet. Les chiffres d’exposition à l’IA (OCDE 2023 ; OIT 2025 : un travailleur sur quatre exposé, 3,3 % dans la catégorie la plus exposée) mesurent une exposition, pas des suppressions d’emplois. Ce qui est établi, c’est qu’une perte de travail subie, sans rien pour remplacer le temps structuré et le but qu’il apportait, nuit. Personne ne peut prévoir aujourd’hui l’ampleur d’une crise du sens ; c’est pour y répondre que nous proposons des vies à vivre la nuit, et c’est à nous de montrer qu’elles apportent ce but et cette structure.

7. Ce qui reste à inventer

Entre le facteur mesuré, au plus 1, et le facteur nécessaire, 87 660, il y a environ cinq ordres de grandeur. Notre programme : chercher si, et comment, le temps vécu en rêve peut être étiré ; le mesurer par la seule méthode objective connue, les signaux oculaires du rêve lucide ; et publier chaque essai. Le critère de réussite est simple et vérifiable : un rapport durée vécue sur durée dormie supérieur à 1, mesuré, reproduit.